Bologna, Mercoledi 15 Marzo 1893.
Vieux cher Zig,
Je n'ai point encore reçu ton épître hebdomadaire: je commence quand même à t'écrire me sentant en humeur de bavardage.
J'ai passablement lu cette semaine et des choses assez diverses. J'ai entrepris la lecture de Crime & Châtiment .... il y avait longtemps que je n'avais trouvé un livre qui m'avait fait un tel effet physiquement parlant: il m'a saisi par tous les nerfs, par tout l'être: hier je devais le quitter toutes les dix minutes tant les battements de coeur m'étouffaient; & aujourd'hui j'ai eu comme un poids de 50 kilos toute la journée sur la poitrine. Mais quel livre! Jamais on n'a montré avec une pareille intensité d'impression l'afollement de l'âme poursuivie par l'idée du crime. Il y a des pages qui sont d'extraordinaires poèmes, qui suent l'humanité... tu l'as lu & tu auras sans doute ressenti les mêmes enthousiasmes que moi: je n'essayerai pas de les décrire.
— En dehors de cela j'ai été généralement en pensée à Venise. Taine a de bien belles pages sur Venise dans son voyage en Italie: il avait une puissance de style étonnante pour faire revivre une époque, pour remettre en scène les personnages: et c'est surtout cela qu'on désire quand on va visiter une ville: revivre par l'imagination la vie des artistes que l'on admire. — Ce serait une belle entreprise que celle d'une série de "guides" sur les différents pays de l'Europe, rédigés par des artistes & par des historiens et qui ranimeraient le passé, les ruines, les palais, les statues, détermineraient en quelque sorte l'ambiance, l'atmosphère historique. — J'ai parcouru
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les oeuvres de Gozzi, un Vénitien du siècle dernier qui a mené une vie assez cocasse: dans sa jeunesse son talent littéraire lui servait surtout à fournir ses amis de vers amoureux. Il épousa ensuite "una pastorella" dit l'auteur de la préface, lequel écrit dans le style le plus précieux & le plus contourné que je connaisse: cette pastorella avait 10 ans de plus que lui et était absolument incapable de diriger un ménage; lui en était du reste tout aussi incapable. Bientôt il eut des dettes et employa désormais son talent de plume à payer ses créanciers: il traduisait entre autres des livres français en vogue, absolument au courant de la plume. Il publia la Gazzetta Veneta: c'est assez insipide pour nous, les traits caractéristiques y sont rares, beaucoup de bavardage et de niaiserie. Sur ses vieux jours Gozzi était à moitié détraqué et il se jeta même à l'eau sans motif connu, mais on le retira à temps.
Il faudra que je tâche de lire les mémoires de Goldoni, ceux de Casanova, — et pour l'époque du Titien cette fripouille de l'Arétin qui fut son ami. Quelle vie ils menaient tous ces gaillards! Il paraît qu'il y a des peintures curieuses de Tiepolo sur le Carnaval de Venise. Ce Tiepolo est aussi un type qui m'intéresse vivement. — Connais-tu peut-être les mémoires du Président De Brosses, qui a fait un voyage à Venise: elles sont également curieuses, d'après ce qu'en dit Taine. — Vasari est très peu intéressant comme toujours & fort académique: le talent fougueux du Tintoret le gênait. Il en dit: ".... ha superato la stravaganza con le nuove e capricciose invenzioni e strani ghiribizzi del suo intelletto, che ha lavorato a caso e senza disegno, quasi mostrando che quest' arte è una baja." On dit à peu près la même chose des impressionistes aujourd'hui. Ce Tintoret dont la conception était si tempêtueuse, qui était "il piu terribile cervello che abbia avuto mai la pittura" a eu la vie la plus calme qui se puisse imaginer, partagée entre les Arts et l'amour de sa fille qu'il chérissait beaucoup & qui est morte jeune encore. Ce n'est du reste pas là un fait exceptionnel, ni même étonnant.
Entre autres lectures j'ai commencé un roman historique de d'Azeglio: Ettore Fieramosca, un épisode de la guerre entre français & italiens sous Louis XII je pense. J'ai en général peu d'estime pour le roman historique, mais celui-ci est parmi les bons: je ne sais si je ne le préfère pas à Walter Scott. — Lu aussi L'Amour & Psyché de La Fontaine: connaissais-tu cela? Jolie idylle, prose entremêlée de
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vers, raisonnements à perte de vue sur le doux mal d'amour: cela rappelle en plus d'un endroit Boccace. Mais comme c'est loin de nous!
— La Vie impossible n'avance guère: j'ai écrit hier une demi page en 4 heures!! J'en suis à un passage qui pourrait être beau: Maurice regarde en cruel observateur le monde des étudiants: il en saisit tout le ridicule, il voit défiler devant lui comme une mascarade différentes silhouettes d'étudiants. Il faudrait peindre chacun des types en quelques lignes, les esquisser prestement & sans s'attarder. Je retourne par la pensée à l'Université de Bruxelles & je recherche dans mes souvenirs les types caractéristiques que j'ai rencontrés. Vu de loin ainsi cela fait bien l'effet d'une grotesque mascarade: & je m'attarde souvent à rêver une demi heure durant en regardant défiler ce cortège: ça m'amuse beaucoup par moment!
— Hier à l'occasion de l'anniversaire de Humbert I il y avait grrrrande revue: ce n'était pas plus drôle que chez nous. Il n'y a qu'une différence: c'est que les gendarmes & les gardes municipaux sont infiniment plus polis que les nôtres.
— Scène de moeurs bolonaises. — Je crois t'avoir déjà dit que la plus grande hypocrisie règne ici sous le rapport des choses amoureuses. On peut baiser la plupart des femmes, les plus belles et de la meilleure société, moyennant un prix peu élevé par la voie des entremetteuses. Mais il est convenu que cela reste absolument secret & l'on ne peut pas saluer en rue une femme que l'on a obtenue de cette manière. Cela amène parfois des aventures originales, celle-ci par exemple. Un jeune homme va chez une entremetteuse, désirant baiser une jeune fille bien. L'entremetteuse lui en procure une, laquelle n'était autre que la fiancée d'un ami du jeune homme. Epatement de celui-ci. Il baise puis demande à la jeune fille si elle se laisse aussi cramper par son fiancé. ["]Oh! mais non! répond-elle, je dois l'épouser lui!" Se non è vero, è ben trovato. Plus drôle encore celui qui se fait procurer une femme par l'entremetteuse et rencontre .... sa propre soeur! Mais je ne garantis pas l'authenticité de ce récit-là!
Vendredi 17.
J'ai reçu hier une lettre de mes parents: ils viennent décidément me trouver à Bologne, ce dont je me réjouis fort comme bien tu penses — Ce sera déjà demain en huit que je les reverrai... Mais tu sais probablement déjà tout cela.
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Moens m'a envoyé un des livres de
Hennequin: Quelques écrivains français.
[1] J'ai lu les études sur Flaubert, Huysmans, Zola. La puissance d'analyse de l'auteur est fameuse, mais quel dommage qu'il ait voulu faire de la
"critique scientifique"! Il serait temps de le dire une bonne fois: la critique scientifique, basée sur la psychologie moderne, est impossible à l'heure qu'il est & c'est une niaise prétention que de vouloir en faire. Nous ne connaissons pas le cerveau, nous ne savons pas le fonctionnement de la pensée: tout s'est borné jusqu'ici à noter certaines déviations, certains grands caractères, certaines tendances, certaines lésions. Et je vois encore très peu en quoi tous les Kussmaul, les Sully & les Luys du monde peuvent aider en quoi que ce soit à la critique littéraire. Cette critique scientifique vient tout gâter au bon moment. Ainsi dans cette étude sur Flaubert qui a des pages excellentes, parfaites, il en est d'autres.... qui viennent quasi détruire l'effet des premières. Ainsi pour expliquer pourquoi Flaubert après ses études de la vie moderne se replongeait dans l'antique,
Hennequin commence par dire que Flaubert détestait son temps (n'est-il pas aisé de comprendre pourquoi?), qu'il était porté vers les époques lointaines, vers la beauté des vastes architectures, etc. Très bien: c'est en effet là ce que nous pouvons affirmer, un ensemble de tendances, de propensions, s'exprimant d'une manière directe & constante. Mais pourquoi plus loin (p. 56 &
s[ui]v[antes]) réduire cela à une simple question de mots, dont les uns sont les correspondants exacts d'images naturelles, les autres, mots indéfinis n'amenant que des images confuses, tendant à trouver des images auxquelles s'adapter? Qu'est-ce qui peut autoriser une pareille hypothèse laquelle ne repose absolument sur rien? Quant à l'expérience faite sur des hypnotiques (pp. 60-61) non seulement elle ne prouve rien, mais elle ne pouvait rien prouver, elle me semble tout bonnement absurde, car elle néglige absolument la différence essentielle qui existe entre une suggestion lente, consciente dans les moyens sinon dans le but, à l'état de veille sur un cerveau jeune, exercée pendant un très long temps, & une suggestion de quelques instants à l'état hypnotique, laquelle ne peut modifier subitement et comme par un coup de baguette le fonctionnement intime de l'âme.
Taine avait du reste aussi quelque peu cette manie de critique scientifique, spécialement avec sa théorie des milieux qui finissait par vouloir expliquer tout et n'expliquait rien!
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J'ai trouvé aussi (p. 21) une définition du réalisme qui m'a épaté:
"la tendance à voir dans les objets dénués de beauté matière à oeuvre d'art."[2] Toute obscure qu'elle soit je préfère encore celle qu'à donnée Huysmans:
"une surgie expansive ou abrégée d'âme dans des corps vivants en parfait accord avec leurs alentours."[3]
Samedi 18
Reçu ta chère lettre. — Tu es beau, tu es pantagruélique, je t'admire. Le récit de ta nuit de mi-carême est réellement lyrique: ça m'a rappelé comme mouvement final une poésie jadis lue dans l'Etudiant (defunctus):
Oh! sur le drap vert reluisant
En se méfiant des collages
Alligner — rêve séduisant —
Ses quarante carambolages.
Puis — laissant le vendeur criard
De l'Etoile aux trente colonnes,
Femme au bras... jouer au billard
Loin, bien loin des Mille Colonnes,
etc.
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Tu saisiras le rapport de rhythme qui a occasionné cette reviviscence dans ma mémoire. Déjà fini avec Miss!
[5] Diâââble!
"Et les plus courts sont les meilleurs" comme dit
Richepin dans ses oeuvres complètes.
— Je pourrai encore recevoir ta prochaine lettre à Bologne. J'y serai encore au moins jusqu'à demain en huit (dimanche 26) au matin. Après cela à Venise:
[6] je t'écrirai mon adresse. Je t'expédierai peut-être sous peu le chapitre de la Vie impossible. Il est bien entendu que tu gardes le manuscrit et que tu m'envoies tes observations par lettre en m'indiquant les passages... ou même les pages.
—
Alfred a été légèrement indisposé hier: une indigestion. J'ai fait le garde malade et ai passé auprès de lui ma soirée: nous avons été lyriques! Aujourd'hui il est tout à fait remis et te fait faire bien des compliments & réclame des nouvelles des Burne-Jones.
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— Je t'embrasse, cher frère de mon âme — Est-ce que ça ne marche pas mieux, les affaires de V[an Nu] en St[raks]
Bien à toi
Giacomo